MyEasyFarm

Entretien avec François Thierart, co-fondateur de MyEasyFarm

Bonjour François, pourriez-vous nous expliquer comment est née l’idée de créer MyEasyFarm ?

Tout est parti d’un repas de famille, le soir du réveillon de 2016.

D’un côté il y avait mon frère Jean-Baptiste, concessionnaire agricole sur la région Nord-Est de la France. Jean-Baptiste ne commercialise pas uniquement des matériels agricoles traditionnels, sa société Thiérart Agri vend également des équipements pour l’agriculture de précision comme par exemple des systèmes de guidage ou des consoles ISOBUS. En particulier, il se positionne sur des technologies récentes en distribuant notamment les robots de la société Naïo Technologies sur toute la région Grand Est. Il était lui-même surpris de l’intérêt des agriculteurs et des maraîchers pour ces nouvelles technologies. Moi j’avais 30 ans d’expérience en informatique, et notamment sur des thématiques “Industrie 4.0” et BigData. Je travaillais en particulier sur la collecte et l’analyse de données industrielles.

En discutant ensemble lors de ce fameux dîner, nous nous sommes dits : « Pourquoi ne déveloperions-nous pas « l’Agriculture 4.0 » ? Les tracteurs et autres machines agricoles que vendait Jean-Baptiste sont bourrés d’électronique, avec des boutons dans tous les sens et ressemblent à des cockpits d’Airbus alors que les ouvriers agricoles ne sont pas tous ingénieurs. Il y avait un véritable besoin d’aider les agriculteurs à mieux utiliser l’ensemble des capacités de leurs matériels agricoles. C’est à partir de ce constat que mon frère et moi avons décidé de lancer MyEasyFarm.

Concrètement, qu’est-ce que MyEasyFarm ?

Le concept initial était de faciliter l’utilisation du matériel agricole en programmant « offline » les machines. Je m’explique. Les agriculteurs disposent de nombreuses sources d’informations numériques (cartes de prescription d’engrais Farmstar, Airinov, …). Les agriculteurs ont beaucoup de mal à exploiter ces cartes dans leurs tracteurs du fait des formats très divers de fichiers. MyEasyFarm a donc été conçu initialement pour permettre d’intégrer l’ensemble des cartes (il existe plus de 50 fournisseurs !) en un seul endroit et de faciliter leur descente dans la console du tracteur.

Peu à peu, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait un vrai intérêt non pas seulement à « descendre » les informations vers les machines agricoles, mais également à « remonter » des données des machines et à les agréger en un seul endroit. Les semoirs, les « pulvés », etc, tous ces matériels sont de véritables objets connectés : ils génèrent des tonnes d’informations (temps passé, consommation, quantité d’intrants, …) mais personne ne sait comment les collecter et les exploiter.

MyEasyFarm a donc été imaginé en ce sens et entre dans la catégorie des logiciels de gestion parcellaire (FMIS en anglais pour Farm Information Management System). Au lieu de partir sur la partie gestion administrative ou économique, nous nous sommes concentrés sur la partie “Echange avec les matériels”, et notre plateforme MyEasyFarm est aujourd’hui une solution complémentaire de logiciels proposés par exemple par Mesparcelles ou Isagri.

Comment parvenez-vous à remonter des données des différentes machines ? N’y a-t-il pas un problème d’interopérabilité selon les fabricants ?

Un format standard d’échange de données appelé ISOBUS a été développé depuis 1998 par les fournisseurs de matériels agricoles pour permettre l’interopérabilité entre machines de marques différentes. Sur tous les tracteurs neufs, il y a aujourd’hui une « prise ISOBUS » qui permet de récupérer des données dans un format défini par le standard.

L’association AEF, qui regroupe plus de 200 fournisseurs de matériels agricoles au niveau mondial, fait la promotion d’ISOBUS et garantit la certification de machines agricoles à ce standard. L’AEF a également commencé à certifier les FMIS l’été dernier. Nous avons été la première solution FMIS française à avoir été certifiée. Aujourd’hui, nous sommes toujours la seule plateforme Cloud certifiée ISOBUS au niveau mondial. C’est important car ISOBUS, c’est le futur. Toutes les machines agricoles neuves suivent le standard ISOBUS aujourd’hui.

Sur le site de l’AEF, il y a une base de données accessible par tous avec la liste des fabricants et machines certifiés ISOBUS. Cette base de données permet de vérifier que deux matériels sont compatibles entre eux.

Comment réagissent les fabricants de machines agricoles à l’arrivée de plateformes qui se veulent interopérables comme MyEasyFarm ?

Nous avons lancé notre plateforme au salon Agritechnica en novembre dernier. Il y avait un hall avec toutes les nouvelles technologies et les gens autour de moi me disaient : il y a 2 ans on voyait des drones partout. Cette année ce sont les plateformes qui foisonnent ! Chaque fabricant de matériel agricole a développé sa propre plateforme (John Deere, Agco, CNH, …). Cela peut peut-être marcher aux États-Unis mais pas en Europe. Les fermes américaines sont souvent qualifiées de « mono-couleurs » : les agriculteurs y achètent uniquement des machines John Deere, ou bien uniquement telle ou telle marque. En Europe, cela n’existe pratiquement pas. On parle de « fermes multicolores ». Nous sommes indépendants des fournisseurs de matériels et garantissons l’inter-opérabilité grâce au format ISOBUS, peu importe d’où proviennent les données. On voit aussi apparaître des plateformes fournies par les semenciers et les fournisseurs de produits phytosanitaires (Limagrain, Bayer, Monsanto …). Tous ces gens là ont commencé à créer des plateformes dans l’idée que ça les aiderait à pousser leurs propres produits.

Notre spécificité est d’être « immatériel » et interopérable, et nous pensons que cela répond au besoin des agriculteurs.

Comment fonctionnent les agriculteurs qui n’ont pas d’abonnement à un logiciel de gestion parcellaire ?

Aujourd’hui, le chauffeur de tracteur note ses interventions sur un papier, qu’il va évidemment souvent perdre, alors même qu’il est obligatoire de référencer certaines informations comme la quantité de produits phytosanitaires utilisés. Les logiciels de gestion parcellaire vont permettre de rédiger la documentation des agriculteurs (quantité de semences, de produits phytosanitaires utilisés, etc).

La réglementation devient de plus en plus contraignante. L’un des clients de mon frère s’est récemment fait refuser une livraison de pommes de terre parce que la documentation qu’il avait présentée au groupe agro-alimentaire n’était pas complète.

Comment allez-vous commercialiser votre solution auprès des agriculteurs ?

Notre idée date de fin 2016. Nous avons développé en 2017 une première version sur laquelle nous avons communiqué au Salon Agritechnica 2017. Depuis mi-décembre, nous avons des beta-testeurs (agriculteurs et fabricants de matériels) et la plateforme sera complètement ouverte mi-avril 2018. Nous allons communiquer sur les réseaux sociaux car les agriculteurs sont nombreux sur Facebook et Twitter.

Quelques mots peut-être pour finir sur la démo de MyEasyFarm présentée au Salon Agritechnica ?

MyEasyFarm fonctionne par « tâches », c’est à dire par interventions réalisées dans une parcelle. Pour chacune de ces tâches, nous cherchons à agréger un maximum d’informations. Au début, nous utilisons des itinéraires techniques type et nous estimons le budget associé (main d’oeuvre, carburant, …). Ensuite nous remplaçons ces données « théoriques » par des données réelles au fur et à mesure que les tâches sont réalisées.

Les agriculteurs disposent souvent de cartes de prescription d’intrants réalisées par des sociétés comme Farmstar (images satellites), Airinov (drones), … Notre principale force est de transformer ces cartes dans des formats compatibles avec le tracteur pour que le chauffeur sache où et combien pulvériser (la bonne dose au bon endroit). Avec MyEasyFarm, les agriculteurs peuvent également documenter automatiquement les tâches réalisées à partir des données réelles remontées de leurs matériels agricoles.

MyEasyFarm permet enfin de sortir tous les rapports sur le temps de travail, le nombre de tâches, la consommation en semences, en produits phytosanitaires, les coûts totaux, etc, toutes les informations dont a besoin l’agriculteur pour bien gérer et optimisation sa production.

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